
Tiziano Vecellio, appelé en français Titien, est né à Pieve di Cadore, une petite ville des Dolomites au nord de Venise, près de Belluno. Son année de naissance exacte est inconnue et fait débat depuis des siècles. La plupart des spécialistes actuels la situent entre 1488 et 1490 environ. Devenu vieux, Titien lui-même affirma dans une lettre au roi Philippe II d'Espagne être bien plus âgé, ce qui situerait sa naissance au milieu des années 1470. Les historiens en doutent généralement : un vieil artiste qui réclamait un paiement à un roi avait de bonnes raisons d'insister sur son grand âge. Quelle que soit la date réelle, Titien a vécu très longtemps pour son époque et a exercé la peinture pendant environ soixante-dix ans.
Sa famille, les Vecellio, était respectée à Cadore. Son père, Gregorio, occupait des charges locales et servait comme soldat. Cadore appartenait à la République de Venise, et les paysages montagneux de l'enfance de Titien, avec leurs sommets bleutés et leurs pentes boisées, reviennent sans cesse à l'arrière-plan de ses tableaux.
Selon les premiers biographes, Titien fut envoyé à Venise enfant, peut-être vers neuf ou dix ans, avec son frère Francesco, qui devint lui aussi peintre. Il aurait d'abord appris auprès du mosaïste Sebastiano Zuccato, puis serait entré dans l'atelier de la famille Bellini. Gentile Bellini était alors le peintre officiel de la République, et son frère Giovanni Bellini le peintre le plus admiré de Venise. Auprès de Giovanni, Titien apprit le goût vénitien pour la lumière douce et la couleur riche, construite à la peinture à l'huile.
L'influence décisive sur le jeune artiste fut cependant celle de Giorgione, un peintre un peu plus âgé qui avait inventé une manière de peindre nouvelle et poétique : des figures qui se fondent doucement dans le paysage, des atmosphères plus importantes que les récits, et une couleur posée directement, sans dessins préparatoires détaillés. En 1508, les deux hommes travaillèrent aux fresques des façades du Fondaco dei Tedeschi, le grand entrepôt des marchands allemands près du pont du Rialto. Il n'en subsiste aujourd'hui que des fragments délavés. À ce stade, le style de Titien était si proche de celui de Giorgione que les experts discutent encore de l'attribution de certaines œuvres, comme le célèbre Concert champêtre du Louvre, aujourd'hui le plus souvent attribué à Titien.
En 1511, Titien peignit trois fresques des miracles de saint Antoine à la Scuola del Santo de Padoue. Elles montrent déjà son talent pour raconter une histoire avec des figures fortes et solides.
Giorgione mourut jeune, de la peste, en 1510, et Giovanni Bellini en 1516. Titien devint rapidement le principal peintre de la ville. En 1513, il offrit ses services au gouvernement vénitien et obtint plus tard la sanseria, une charge rémunérée au Fondaco dei Tedeschi qui faisait de lui, en pratique, le peintre officiel de l'État. Elle l'obligeait notamment à peindre le portrait de chaque nouveau doge.
Deux œuvres de ces années montrent l'étendue de son talent. L'Amour sacré et l'Amour profane, peint vers 1514, sans doute pour célébrer le mariage du fonctionnaire vénitien Niccolò Aurelio, représente deux belles femmes, l'une richement vêtue, l'autre presque nue, assises de part et d'autre d'une fontaine sculptée dans un paysage du soir. Sa signification reste débattue, mais sa beauté sereine compte parmi les sommets du style inspiré de Giorgione.
Peu après, Titien reçut une commande très différente : un immense retable pour le maître-autel de l'église franciscaine Santa Maria Gloriosa dei Frari, à Venise. L'Assomption de la Vierge, connue sous le nom d'Assunta, fut peinte entre 1515 et 1518. Haute de près de sept mètres, elle montre la Vierge Marie s'élevant vers le ciel sur une nuée, tandis qu'en bas les apôtres tendent les bras, stupéfaits, et que Dieu le Père l'attend en haut. Son énergie, ses dimensions et ses rouges intenses étaient quelque chose de nouveau à Venise et, selon des témoignages anciens, les frères furent d'abord hésitants. L'œuvre rendit bientôt Titien célèbre. Quelques années plus tard, il peignit pour la même église un autre retable important, la Madone de la famille Pesaro (1519–1526), qui rompait avec la tradition en plaçant la Vierge hors du centre, sur une diagonale.
La renommée de Titien dépassa Venise et gagna les cours princières de l'Italie du Nord. Pour le duc Alphonse Ier d'Este, à Ferrare, il peignit trois grandes scènes mythologiques destinées à une pièce privée du château ducal, souvent appelée Camerino d'Alabastro (le cabinet d'albâtre). Alphonse avait d'abord espéré obtenir des œuvres de Raphaël et de Fra Bartolomeo, mais c'est finalement Titien qui fournit l'essentiel de la série : L'Offrande à Vénus, La Bacchanale des Andriens (toutes deux aujourd'hui au Prado, à Madrid) et Bacchus et Ariane (1520–1523, National Gallery, Londres). Dans ce dernier tableau, le dieu du vin bondit de son char vers la princesse abandonnée Ariane, dans un jaillissement de mouvement, de bleus et de rouges éclatants. Titien repeignit aussi une partie du paysage du Festin des dieux de Giovanni Bellini, accroché dans la même pièce.
Il travailla également pour Frédéric II de Gonzague, duc de Mantoue, ainsi que pour Francesco Maria della Rovere et son fils Guidobaldo, souverains d'Urbin. Pour Guidobaldo, il peignit la Vénus d'Urbin, commencée vers 1534 et livrée en 1538, aujourd'hui aux Offices de Florence. Elle montre une femme nue allongée dans l'intérieur d'un palais vénitien, un petit chien endormi à ses pieds et deux servantes qui fouillent un coffre à l'arrière-plan. S'appuyant sur une composition de Giorgione, elle fixa pour des siècles le modèle du nu allongé dans la peinture européenne.
Le plus grand mécène de Titien fut l'empereur Habsbourg Charles Quint, le souverain le plus puissant d'Europe. Titien le rencontra probablement à Bologne au début des années 1530 et fit son portrait. En 1533, l'empereur le nomma comte palatin et chevalier de l'Éperon d'or, des honneurs rares pour un peintre. Une anecdote souvent répétée raconte que Charles ramassa un jour un pinceau que Titien avait laissé tomber, mais il s'agit probablement d'une légende.
En 1548, Titien franchit les Alpes pour se rendre à la cour impériale d'Augsbourg. Il y peignit Charles Quint à Mühlberg (Prado), qui montre l'empereur en armure, à cheval, après sa victoire sur les princes protestants en 1547. Le tableau devint le modèle de nombreux portraits équestres royaux ultérieurs. Titien peignit aussi le fils de l'empereur, le futur Philippe II d'Espagne, qui devint son principal mécène après que Charles Quint eut renoncé à ses trônes au milieu des années 1550.
Pour Philippe, Titien créa une série de grands tableaux mythologiques fondés pour la plupart sur les Métamorphoses du poète romain Ovide. Il les appelait poesie (poèmes), car il les concevait comme des équivalents peints de la poésie. La série comprenait Danaé, Vénus et Adonis, Persée et Andromède, Diane et Callisto, L'Enlèvement d'Europe et Diane et Actéon (1556–1559). Dans cette dernière œuvre, le chasseur Actéon surprend par hasard la déesse Diane au bain avec ses nymphes, un instant qui entraînera son terrible châtiment. En 2009, la National Gallery de Londres et les National Galleries of Scotland l'ont achetée ensemble pour 50 millions de livres, et les deux institutions ont également acquis Diane et Callisto en 2012.
Titien fut l'un des plus grands portraitistes de l'histoire. Rois, papes, cardinaux, écrivains, marchands et nobles dames voulaient être peints par lui. Il savait montrer non seulement l'apparence d'une personne, mais aussi son caractère et son rang social, souvent sur un simple fond sombre avec quelques touches de couleur seulement. Parmi les exemples célèbres figurent l'Homme à la manche bleue (National Gallery, Londres) et les portraits d'Isabelle d'Este et de l'écrivain Pierre l'Arétin, ami proche qui fit la promotion de Titien dans ses lettres.
En 1545–1546, Titien se rendit à Rome, son seul long séjour dans la ville. Il y peignit le pape Paul III avec ses petits-fils, un portrait de groupe d'une franchise saisissante (aujourd'hui à Naples), qu'il laissa inachevé en rentrant à Venise. Il reçut la citoyenneté romaine. D'après le biographe Giorgio Vasari, Michel-Ange rendit visite à Titien et loua sa couleur et sa manière, mais remarqua ensuite qu'il était dommage que les Vénitiens n'apprennent pas mieux à dessiner. Cette remarque résume un célèbre débat de la Renaissance : les artistes florentins et romains privilégiaient le disegno (le dessin et la conception), tandis que les Vénitiens comme Titien privilégiaient le colorito (la couleur et le maniement de la peinture).
Titien travaillait surtout à l'huile sur toile, support qui remplaçait alors le panneau de bois à Venise. La toile permettait des tableaux de très grand format et offrait une surface légèrement rugueuse qui accrochait la lumière et la peinture. Au lieu de faire d'abord des dessins détaillés, Titien composait généralement directement sur la toile et changeait d'avis en cours de route. Les radiographies de nombre de ses tableaux révèlent des figures déplacées, ajoutées ou recouvertes.
Un récit plus tardif, transmis à partir de son élève Palma le Jeune, décrit sa méthode dans sa vieillesse :
Ce style tardif devint de plus en plus libre. Dans des œuvres comme Le Supplice de Marsyas (Kroměříž, République tchèque) et la Pietà (Gallerie dell'Accademia, Venise), les formes semblent se dissoudre en taches vibrantes de couleur et de lumière. Vasari notait que les derniers tableaux de Titien paraissaient confus de près, mais s'assemblaient parfaitement à distance. Certains contemporains les jugeaient inachevés ; des artistes plus tardifs y virent une révolution.
Titien vécut avec Cecilia, fille d'un barbier de Cadore, qui lui donna deux fils, Pomponio et Orazio. Il l'épousa vers 1525, et elle mourut en 1530. Sa fille Lavinia apparaît dans plusieurs de ses tableaux. Orazio devint l'assistant de son père. À partir de 1531, Titien habita une grande maison dans le quartier de Biri Grande, à Venise, avec un jardin donnant sur la lagune et les montagnes, où il recevait des amis comme l'Arétin et l'architecte Jacopo Sansovino.
Titien dirigeait un atelier très actif. Ses assistants produisaient des copies et des versions de ses compositions les plus réussies, qu'il retravaillait souvent lui-même, ce qui rend les questions d'attribution difficiles. C'était aussi un homme d'affaires avisé, qui écrivait sans cesse à ses mécènes au sujet de paiements et de pensions.
Il mourut à Venise le 27 août 1576, pendant une terrible épidémie de peste qui emporta une grande partie de la population de la ville ; la cause exacte de sa mort n'est pas certaine. Orazio mourut de la peste peu après. Malgré les règles strictes imposées pendant l'épidémie, Titien fut inhumé aux Frari, l'église qui abritait son Assunta. La Pietà qu'il destinait à son propre tombeau fut achevée après sa mort par Palma le Jeune.
L'influence de Titien sur l'art européen est immense. Des peintres comme Pierre Paul Rubens, Antoine van Dyck, Diego Velázquez et Rembrandt étudièrent et copièrent ses œuvres, dont beaucoup se trouvaient dans la collection royale espagnole. Rubens copia plusieurs des poesie, et la touche libre et esquissée de Velázquez doit beaucoup à la dernière manière de Titien. Au XIXe siècle, Eugène Delacroix l'admirait, et Édouard Manet s'inspira de la Vénus d'Urbin pour son scandaleux Olympia (1863). Les portraits de Titien ont fixé l'image du souverain de la Renaissance, et ses mythologies ont façonné pendant des siècles la manière dont les artistes peignaient les récits antiques.
Quelques détails moins connus montrent jusqu'où s'étendit sa renommée. En anglais, une couleur de cheveux d'un roux doré est encore parfois appelée « Titian », d'après les femmes de ses tableaux. Une grande partie de ce que nous savons de sa vie vient de Vasari, qui lui rendit visite à Venise en 1566, et de ses lettres à ses mécènes. Surtout, Titien a montré que la couleur et le mouvement visible du pinceau pouvaient porter autant de sens que la ligne et le dessin, une idée qui mène directement à la peinture moderne.
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